Le deuxième jour du procès de Frédéric Chambard vient de s'ouvrir.
Les bancs de la salle d'audience de la cour d'assises de Nîmes sont clairsemés.
L'accusé a repris sa place, l'expert psychiatrique s'avance à la barre.
Pour l'expert psychiatre qui s'est entretenu avec Frédéric Chambard, pas de doute : l'accusé ne présente aucun trouble particulier.
Le médecin confirme les propos prononcés hier par l'enquêteur de personnalité : Frédéric Chambard a été profondément marqué par la mort de son père alors qu'il avait 15 ans.
L'expert insiste : l'accusé est persuadé d'avoir agi dans un cadre légal.
« Il semble par ailleurs un peu extérieur à la procédure. Pour lui, le débat concerne les juristes. C'est un peu curieux comme discours ».
Concernant la mort du jeune homme, Frédéric Chambard a estimé que c'était "regrettable".
Il a dit : « C'est la vie ».
« Je lui ai fait remarqué c'était abrupt » comme point de vue.
Le psychiatre estime que l'accusé fait preuve d'une "certaine psychorigidité", contrairement à l'avis de la psychologue, qui s'est exprimé hier devant la cour.
« Cette rigidité le protège d'une certaine fragilité psychologique ».
La présidente : « Pourquoi la psychologue n'a-t-elle pas relevé de psychorigidité, contrairement à vous ? »
Le psychiatre : « Dans la vie de tous les jours, il n'y a pas chez lui (chez l'accusé, ndlr) de psychorigidité. Dans certains cas particuliers, quelque chose qui se fige. C'est un trait de caractère. »
La partie civile : « Pensez-vous qu'il a pu se mettre à la place de la famille ? »
Le psychiatre : « Ce n'est pas apparu dans notre entretien. »
La présidente tient à éclairer les jurés : elle revient de manière synthétique sur le décret organique de 1903 qui définit le cadre dans lequel les militaires peuvent faire usage de leur arme.
En insistant notamment sur ce point.
Les gendarmes peuvent déployer la force "lorsque les personnes invitées à s'arrêter par des appels répétés de "Halte gendarmerie", faits à haute voix, cherchent à échapper à leur garde ou à leurs investigations et ne peuvent être contraintes de s'arrêter que par l'usage des armes".
"Lorsqu'ils ne peuvent immobiliser autrement les véhicules dont les conducteurs n'obtempèrent pas à l'ordre d'arrêter."
Frédéric Chambard : « Le cadre légal est fondamental dans notre profession. On ne se protège pas derrière la loi, on agit dans un cadre [...] Mon sentiment personnel on s'en fout. Ce n'est pas ça qui me fera entrer ou non dans la légalité [...] Psychorigide, je ne dit non.
Et qu'est-ce que ça change vis-à-vis de la loi ?
Pas grand chose. Et puis un militaire, n'est pas normal d'être psychorigide ? »
Le médecin légiste s'avance à la barre.
il revient sur l'examen du corps, effectué en mars 2003. Pas de blessure autre que celle par arme à feu.
« Pas de bosse ou d'hématome qui aurait pu conduire à penser qu'il y eu une rixe » avant que le jeune homme décède.
Le légiste parle de blessure profonde dans le cerveau et de la présence d'un projectile logé sur le côté droit du crâne.
La balle n'est pas ressortie. « Le trajet du projectile s'est fait de la gauche vers la droite, du bas vers le haut ».
Pour l'expert, pas de doute : le décès a été causé par cette balle.
Le cerveau a été traversé.
C'est l'hémorragie, qui s'en est suivi, qui a provoqué la mort par un arrêt des fonctions respiratoires et cardio-vasculaires.
Plus la blessure est près de la base du cerveau, plus on a de chance de mourir rapidement.
« Dans le cas de Mourad, les chances de survie étaient très faibles ».
La partie civile : « Mourad a-t-il souffert ? ».
« Je ne peux pas répondre à votre question par manque d'éléments ».
Et du fait d'une question, toujours sans réponse : les personnes dans le coma éprouvent-elles des douleurs ?
La partie civile : Mourad « était conscient jusqu'à son arrivée à l'hopital ».
La victime a donné son nom, son prénom et un numéro de téléphone pour prévenir sa famille.
Avant d'être anesthésié.
Place à l'expertise ballistique L'expert assure que le projectile mortel était "déséquilibré" lorsqu'il a atteint Mourad.
En clair : la balle avait heurté un obstacle avant de toucher le jeune homme.
S'en suivent une foule de détails techniques sur les armes et les cartouches utilisées.
Le balisticien assure que 17 balles ont été tirées.
9 par Frédéric Chambard, 8 par l'un des deux adjoints qui l'accompagnait.
7 projectiles ont été retrouvés dans la 206.
Dont le mortel, appartenant à l'arme de Frédéric Chambard.
4 autres projectiles ont été découverts dans le fourgon. Ils ont été tirés par l'adjoint.
La présidente veut savoir sur quoi a ricoché le projectile qui a touché Mourad. « Vraisemblablement sur la lunette arrière », assure l'expert.
Du verre a été retrouvé sur la balle mortelle.
Le balisticien confirme par ailleurs les déclarations de l'accusé : une arme automatique ou semi-automatique (ce qui est le cas ici) monte lorsque l'on tire plusieurs coups de feu à la suite.
L'avocat général : « Monsieur Chambard, combien de fois tirez-vous dans l'année ? »
L'accusé : « Une vingtaine de cartouches. Plus une cinquantaine à titre privé pour m'entrainer. »
Le balisticien : pour être un tireur aguerri, « il faut tirer facilement 5 000 cartouches par an. »
Cette échange fait suite à une intervention de la partie civile.
L'un des avocats s'est étonné : comment se fait-il qu'un gendarme expérimenté tire 9 balles d'affilée alors qu'il est censé maîtriser parfaitement son arme et savoir que celle-ci monte d'un cran à chaque détonation.
Aux yeux de la présidente, il n'y a pas de contradiction entre les déclarations de l'accusé concernant la façon dont il a ouvert le feu et les faits, tels qu'ils ont été reconstitués.
Idem pour l'expert en balistique et le medecin légiste. Tout semble « parfaitement compatible ».
Lenny Dorange-Pattoret, qui se trouvait à l'arrière gauche du véhicule, derrière Frédéric Chambard, insiste sur les embardées du fourgon : « On savait que quelque chose clochait. ».
« On a tous senti qu'il y avait un danger. Nous avons sorti nos armes par réflexe ».
La présidente : « Avez-vous vu entendu les sommations ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « J'avais les sirènes dans les oreilles. Matériellement, je ne peux pas le dire.
Mais connaissant Chambard, je me suis dit s'il tire, c'est qu'il y a une bonne raison de tirer.»
La présidente : « Que se passe-t-il alors dans votre tete ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « C'est l'incompréhension. »
La présidente : « Avez-vous envisagé de tirer dans roues du fourgon ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « Négatif. En plus, en tant qu'adjoint, je ne pouvais pas. »
Il ajoute qu'il était « impossible de passer à côté du fourgon une fois que celui-ci était immobilisé. Nous étions totalement bloqués. La priorité est alors passé de la 206 au fourgon.»
La présidente : « Avez-vous envisagé d'appeler des renforts ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « Non, pas sur le moment. »
La présidente : « Avez-vous eu l'impression que l'on tirait dans votre direction ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « C'est très difficile à dire. Je ne voyais rien.»
La présidente : « A quel moment avez-vous su que le véhicule avait été touché ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « On a vu des morceaux de verre assez frais sur la route, ça nous a paru bizarre. »
La présidente : « Quelle a été la réaction de monsieur Chambard lorsqu'il a appris qu'il avait touché la voiture ? »
Lenny Dorange-Pattoret : « On été tous très surpris. Très, très surpris. En plein jour, c'est difficule de toucher avec le stress. Alors en pleine nuit...»
La partie civile revient sur un point : les gendarmes avaient participé à une soirée, une sorte de bal costumé, avant de prendre leur service.
« En tant que fonctionnaires d'astreinte, nous n'avons pas bu une goutte.»
Frédéric Chambard : « J'ai mangé deux assiettes et j'ai bu deux verres de vin. »
La partie civile : « Selon vos déclarations, vous avez également bu un verre de mousseux. »
La présidente intervient : dépistage alcoolémique négatif pour tout le monde.
A quel moment Lenny Dorange-Pattoret a-t-il appris que le fourgon était volé ?
La partie civile soulève les contradictions du témoin : très rapidement dans ses premières déclarations, bien après les événements selon ses propos à la barre.
Idem en ce qui concerne les sommations : Lenny Dorange-Pattoret dit aujourd'hui n'avoir rien entendu.
Ce n'est pas ce qu'il a affirmé après le drame.
Au tour de Julien Lemoel de témoigner.
Lors des événements, il était gendarme adjoint.
Le témoin donne sa version des faits.
Il revient, d'une voix peu assurée, sur la course-poursuite, parle de stress, de tension extrême.
« On ne peut pas s'habituer à de telles situations. C'est impossible ».
« Il faisait noir, c'était très difficile de savoir d'où venait le danger. »
La présidente : « Pourquoi avez-vous tiré sur le fourgon ? »
Julien Lemoel : « Je pensais qu'il y avait toujours quelqu'un dedans. Je n'ai vu personne en sortir. La menace, pour moi, venait de l'habitacle. J'ai eu l'impression d'avoir tiré très peu de cartouches ».
« J'étais persuadé que mon chef avait été blessé. Je n'ai jamais imaginé que c'était l'éjection d'une douille qui l'avait touché ».
Le témoin assure lui aussi qu'il était impossible de contourner le fourgon en travers, qu'une seule porte de la camionnette était ouverte.
L'accusé semble toujours aussi impassible.
Il écoute, immobile.
La partie civile : « Lorsque vous avez effectué les sommations, pensez-vous que les occupants du fourgon ou de la 206 pouvaient les entendre ? »
Julien Lemoel : « Vu l'intensité de nos voix, oui. »
La partie civile : « Ce matin, Lenny Dorange-Pattoret, qui était à coté dans la voiture, nous a dit qu'il n'avait rien entendu...»
Un deuxième avocat de la partie civile insiste : « Vous avez tiré parce que vous pensiez que votre chef était blessé ? C'est la seule raison ? »
Le témoin : « Oui ».
Julien Lemoel l'affirme : il savait qu'en tant que gendarme adjoint, il n'avait le droit de tirer qu'en état de légitime défense.
Il admet également n'avoir pas eu le temps de réfléchir au cadre légal avant d'agir.
De peser le pour et le contre alors qu'il se sentait cerné par le danger, sans pouvoir l'identifier.
Frédéric Chambard intervient : « Il (le témoin) vous a expliqué les raison qui l'ont poussé à tirer.
Les miennes étaient complètement différentes. J'ai tiré pour empêcher la voiture de partir. »
L'avocat de la défense veut dissiper les éventuels doutes. Au témoin : « Pouvez-vous confirmer qu'aucun coup de feu n'a été tiré avant les sommations ? »
Sans hésitation : « Oui ».
L'avocat de la défense conduit le témoin une nouvelle fois à clarifier sa position.
Comme il l'a affirmé précédemment, répondant à une question de la partie civile, Julien Lemoel a ouvert le feu car il pensait que le ou les fuyards avaient tiré sur son chef.
Légitime défense ?
Un nouveau témoin s'avance à la barre : Jean-François Roze. Le soir du drame, il était chef de patrouille. Aucune révélation de la part de Jean-François Roze. L'officier relate les faits. Un récit similaires aux précédents.
Il se veut explicite sur un point : son but ce soir-là est de poursuivre les véhicules en fuite et d'interpeller les occupants.
Tous les gendarmes sont dans le même état d'esprit.
Il admet que les zigzags du fourgon font monter le tension.
« J'ai dit aux personnels : soyez vigilents. On ne sait pas à qui on a affaire, on est dans un endroit désert. »
La présidente : « Deux gendarmes tirent. Pas vous. Pourquoi ? »
Jean-François Roze : « Je ne suis pas en position. Chambard tire et ensuite c'est un enchainement de circonstances.
Je reçois une douille, je me tasse, le GAV (gendarme adjoint) ouvre le feu, croyant que l'on me tire dessus. »
Jean-François dit que le ciel lui est tombé sur la tête lorsqu'il a appris le décès du jeune homme.
Dialogue de sourds entre un des avocats de la partie civile et le témoin.
Le débat tourne une nouvelle fois autour du décret organique de 1903 qui encadre l'usage de la force armée dans la gendarmerie.
Quand doit-on tirer, dans quelles circonstances... L'officier, pourtant ému par son précédent récit, ne se laisse pas impressionner.
L'avocat finit par se rassoir, le feu aux joues.
L'audience reprend avec le témoignage de Hakim.
Le jeune homme, qui arrive menotté et sous bonne escorte, était avec Mourad au moment du drame.Hakim, carrure de boxeur, adepte du homejacking (vol de véhicule après s'être emparé des clés dans une habitation), admet avoir fait main basse sur la 206.
Le fourgon ?
C'était pour mettre des motos volées.
Vous n'avez pas peur de vous retrouver en face de personnes armées quand vous pénétrez dans une maison : "Non. Quand on est jeune, on s'en fout, on pense à rien."
Le témoin, qui se trouve au volant de la 206 pendant que Mourad conduit le fourgon, assure ne pas avoir reconnu immédiatement le véhicule de la gendarmerie qu'il vient de croisier.
"Il faisait nuit. J'accélère mais pas à fond."
La présidente : "Vous n'avez pas du tout l'intention de vous rendre ?"
Hakim : "Franchement, non. On est pris de panique [...] Pour nous, c'était simple, on bloque le passage et on s'en va [...] J'ai compris la gravité des choses quand les gendarmes se sont mis à tirer.
Le premier coup de feu part au moment où on démarre.
500 m plus loin, je vois que mon ami est touché.
Il était couché sur le côté. Je me retourne, j'essaie de le réveiller.
Mon collègue aussi. On décide de le conduire à l'hopital. J'ai compris qu'il était vraiment mal."
La présidente : "Avez vous entendu les gendarmes crier ?"
Lui : "Non, on avait la vitre fermée."
La présidente : "Si c'était à refaire ?"
Hakim : "Je me serai attaché à des barreaux pour rester avec mes potes."
Depuis 2003, le témoin a été condamné à plusieurs reprises. Notamment pour des vols.
Hakim : "Jamais je n'aurai imaginé que l'on se ferait tirer dessus. Mais comme je l'ai dit, on était jeunes.
Depuis, j'ai changé. Mais c'est pas facile de se réinsérer.
C'est dur même. J'ai un peu la haine, on vous ferme les portes.
La partie civile : "Comment aimeriez-vous que tout cela se finisse ?"
Le témoin : "Moi, j'ai payé parce que j'ai volé, celui qui a tiré, qu'il paye."
La tension monte entre l'avocat général et le témoin. Hakim se sent provoqué par les questions du magistrat. Finit par sortir de ses gonds.
La salle gronde.
La partie civile intervient : ce n'est pas le procès du témoin.
La mère de Mourad s'avance. D'une voix forte : "Ce que l'on veut savoir, c'est les faits concernant Mourad. C'est tout. On n'a pas besoin savoir ce qui s'est passé après. Et je demande à la cour de ne pas prendre partie ni pour l'un ni pour l'autre." (Applaudissements) La mère de Mourad, se tournant vers l'assistance une fois revenue à sa place : "Je demande le silence, on doit écouter jusqu'au bout."
Trois témoins se succèdent à la barre.
Tous ont été victimes de cambriolages dans les environs de Durfort le soir où Mourad a été tué.
S'ensuit le témoignage de l'officier de gendarmerie de l'inspection technique qui a dirigé l'enquête sur la mort de Mourad.
Les mains croisés dans le dos, il expose les faits, sous forme chronologique.
Un ou deux détails mis à part, rien de nouveau par rapport à ce qui s'est dit jusqu'à présent.
Le militaire, aujourd'hui à la retraite, souligne que le seul à avoir parlé de la soirée à laquelle les quatre gendarmes de la patrouille ont participé est le chef Roze.
Il rappelle également que les dépistages alcoolémiques se sont révélés négatifs.
"Le temps d'élimination existe. Le taux d'alcoolémie diminue à chaque heure. Si le gendarme Chambard s'est limité à deux verres de vin, il pouvait être à zéro à 6 h."
Pour lui, l'absorbtion de cette faible quantité d'alcool n'a pas eu d'incidence sur son comportement lors de la course-poursuite.
La partie civile : "Boire deux verres de vin et un verre de mousseux, en tenue, avant de prendre le service, cela vous parait-il normal ?"
L'enquêteur tergiverse, répond à côté. Finit par l'admettre : "Ce n'est pas normal." Il dit aussi que le gendarme Chambard a fait usage de son arme dans le cadre du décret organique de 1903.
La partie civile rétorque que la chambre d'instruction n'est pas de cet avis.
L'ancien officier justifie sa position, sans faire preuve d'une grande éloquence.
La partie civile au témoin : "Vous avez enquêté sur 8 affaires dans lesquelles des gendarmes étaient impliqués
Combien ont été condamné ?"
L'ancien officier : "Aucun."
Vague de protestation dans la salle.